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ANNEXE

 

Après avoir visité le site de Papy Louis et en particulier, les pages sur la guerre 14-18, Raphaël Zacharie de Izarra m'a envoyé huit textes qu'il me permet de publier - prenez aussi le temps d'aller consulter ses autres textes -:

Huit histoires pathétiques et un texte lucide sur les tranchées, par Raphaël Zacharie de Izarra

1 - LES BEAUX ASSASSINS
 
Bien sûr ils sont beaucoup plus intelligents que les autres. Nécessairement.
 
Fortunés, instruits, bottés, coiffés de leurs parures de chefs et bien à l'abri dans leurs salons feutrés en train de déguster thé et biscuits fins, ils devisent avec science et gravité sur la situation, causant économie martiale, tactique et stratégie. Marcel Constantin dans son trou à Verdun vient de recevoir un éclat d'obus à la face. Son corps patauge dans la boue. Le sang de ce qui est à présent un cadavre chaud fait des bulles rouges sur la terre mouillée. Le thé de ces beaux messieurs à cent lieues de là est trop chaud. Léger mouvement de moustaches.
 
Il y a là le ministre de la guerre, deux ou trois généraux, un grand industriel automobile recyclé dans l'artillerie lourde, quelques personnages importants joliment costumés de cuir et de soie. Marcel est exsangue. Peu importe, il est mort. Son visage mutilé qui fait face au ciel est vite recouvert par une épaisse couche de terre déplacée par un obus ennemi. L'industriel est préoccupé... Le ministre de la guerre exige des garanties de livraison, par conséquent il lui faudra restructurer tout son système de production. Pas simple. La signature est retardée. Il faut trouver un accord rapidement. Le thé est un peu moins chaud, les moustaches se relèvent. Tout s'arrangera bien... Entre gens éduqués, intelligents et bien vêtus, tout s'arrange toujours. D'un sourire courtois on conclut un accord tacite, de principe. La signature se fera le jour-même. De Marcel Constantin il ne reste plus grand-chose. Enfoui dans la terre, enseveli sous le fer et le Mal, on ne retrouvera plus rien de lui, il fait déjà partie de ces milliers de disparus de la Grande Guerre, pulvérisés, détruits, broyés, effacés de la surface du globe par la mitraille et dont pas un seul ossement ne témoignera de leur existence sur cette terre. A cet instant tout est fini pour Marcel. En haut lieu, à cet instant, à cet instant-là, à cette même minute où Marcel vient d'avaler sa dose de boue par la gorge, les orbites, les oreilles et le cul, on ressert du thé aux grands décideurs de ce monde aux moustaches décidément bien frétillantes.
 
Ils sont beaux, ils sont aimables, ils sont respectables ces personnages importants à la tête des affaires de l'État, de l'industrie, de l'économie... Marcel quelque part sous la boue de Verdun ne les connaissait pas, tous ces beaux messieurs pleins de hauteur et de gravité. C'est normal puisqu'ils sont plus intelligents, plus fortunés, plus instruits et mieux placés que lui.
 
Eux sous les lambris de la République courroucée contre le Boche, lui dans sa fosse à charognes de Verdun.

2 - VERRE D'EAU

On l'appelait ironiquement "Verre d'eau".
 
Auguste était un vieil ivrogne sans nom.
 
Hydraté dès le lever avec la pire des piquettes, la matinée se terminait invariablement dans une noyade de tonnerre et de feu, la grosse gnôle prenant vite le relais des p'tits canons...
 
A travers cette voluptueuse agonie de sa conscience le buveur nageait, tour à tour hilare, hébété, larmoyant, dans ce qui semblait être son véritable  élément : un univers sinistre d'amnésie tranchante et de gaité frelatée.
 
Soixante-cinq ans que cela durait. Une existence entière vouée à l'ivrognerie la plus crasse.
 
L'on s'étonnait d'ailleurs que "Verre d'eau" fût encore de ce monde après cette longue vie arrosée des pisses de Bacchus.
 
Mais il était solide l'Auguste ! Faut-il qu'il y ait un Dieu pour les assoiffés sans fond... Il est vrai qu'il avait survécu aux tranchées de la "14". A le voir ainsi, lamentable, abreuvé d'indignité, dégueulant son ivresse, qui l'eût cru ?
 
Après avoir traversé l'enfer de la Grande Guerre, qu'est-ce qui aurait donc pu l'abattre ? Pour ce passé héroïque on pouvait bien lui pardonner son vice, au vieil Auguste... Son statut de vétéran le maintenait malgré tout en estime dans le coeur de ses concitoyens navrés de le voir chanter ses "gnôleries" du matin au soir.
 
Lui, ne parlait jamais des tranchées. Soûl à toutes heures de sa vie, comment  aurait-il pu tenir une conversation cohérente sur quelque grave sujet ? Même lors des commémorations annuelles, il recevait l'accolade du maire l'haleine chargée de tous les alcools du diable... Se souvenait-il encore au moins de sa jeunesse dans la boue des combats ?
 
"Verre d'eau" finit par mourir dans un dernier hoquet désespéré dédié à la vigne qui, depuis l'âge de vingt-deux ans, l'avait aidé à vivre.
 
A oublier surtout.
 
Il buvait comme un trou depuis l'âge de vingt deux ans... C'était en 1918, la fin de la guerre. Celui que désormais on allait bientôt surnommer malicieusement "Verre d'eau" venait d'être démobilisé. Vingt-deux ans et déjà toute l'horreur des tranchées dans le regard.
 
Pauvre "Verre d'eau" ! Homme pitoyable, misérable, lamentable, mais surtout âme sensible brisée en pleine jeunesse, nul ne saura jamais son secret d'ivrogne.
 
On inhuma bien vite le défunt sans famille.
 
Nul ne sut que ce sobriquet de "Verre d'eau" sonnait aussi juste chez lui, deux syllabes lourdes comme le son du glas, sombres tel le chant fatal de l'airain...
 
"Verre d'eau" : des sons clairs et sereins si proches des sons de l'enfer. Des sons qui, ironie du destin, rappelaient son drame, poignant.
 
Car le drame de "Verre d'eau" c'était...
 
Verdun.
3 - DES NOMS PERIMES
 
Ils s'appelaient Gustave, Alphonse, Auguste, Octave, Gontran, Alfred, Eugène. Leur nom est gravé sur des grandes plaques dans le cul des églises de province. Qui les prononce encore, ces noms d'un autre âge qui sentent l'hospice, le vieux béret et les grasseyements ?

Les porteurs de ces noms gravés devenus obsolètes ont pourtant eu vingt ans, eux aussi. Et ces vingt ans-là se sont brisés dans des tranchées. Sans même le piteux espoir de finir un jour à l'hospice. On se souvient des masses indistinctes de soldats tués, des régiments décimés, des troupes de combattants sacrifiés. Mais qui se souvient des individus, des Eugène, des Alphonse, des Auguste, de tous ces destins anonymes et pathétiques qui ont fini sur des listes dans les églises ? D'ailleurs les églises sont désertes et presque plus personne ne s'attarde devant ces rangées de noms gravés.

Moi j'y lis la moustache d'Eugène, la casquette de Gustave, la pipe d'Auguste : des choses qui nous ressemblent, à presque un siècle de distance. J'y lis le sort humble et pénible de ces appelés arrachés du sillon, du foyer ou des bras de l'aimée. J'y lis les vingt ans d'Auguste, de Gustave, d'Alphonse, d'Eugène, de Gontran, d'Octave, d'Alfred, leurs maudits, damnés, poignants vingt ans massacrés dans les tranchées de la «14».
 

4 - L'ENVERS DE VERDUN

Aujourd'hui on fête ses cent ans. C'est un rescapé de Verdun, un grand blessé de guerre. Après la "14", il s'est mis à baver dans sa soupe. Il venait d'avoir vingt ans, dont deux passés dans les tranchées.

La guerre finie, gagnée, réglée, il a bénéficié des plus grands égards de la part de la République. Ça n'a pas empêché qu'à vingt ans il faisait peur aux enfants, peur aux filles, peur à lui-même. Et même au Diable, dit-on.

Après sa "14", il a toujours inspiré pitié, dégoût, reconnaissance. Quelque chose du respect et de la terreur mêlés : depuis son retour des tranchées, on lui parle rarement en face. De fait, il est demeuré solitaire, vieux garçon, privé de tendresse humaine. Pas une caresse de femme, jamais. Seule la Patrie reconnaissante lui accorde ses faveurs austères, une fois par an. Il n'y a guère que la Sainte Vierge des églises qui n'a jamais détourné le regard de sa face de héros.

Aux réjouissances organisées à l'occasion de son centenaire, il a reçu les honneurs de la République qui, quatre-vingts ans après, à travers le jeune maire un peu émotif a préféré elle aussi ne pas regarder en face son cher enfant... Ca fait longtemps qu'il n'attend plus rien de ce monde. Depuis la fin de la "14" il est dans sa prison mnésique, radotant inlassablement sa guerre.

Poliment incompris.

Et lorsque parfois, l'oeil humide, la rage au coeur, le poing tremblant il crache sur le drapeau de la Patrie, insulte les Couleurs, reproche aux hommes leur folie meurtrière, on fait semblant de croire que les tranchées lui ont fêlé la raison. La vérité non plus, on n'aime guère la regarder en face.

Pour ses cent ans, il peut bien se permettre de gâcher la fête. Qu'a-t-il à perdre lui qui dès l'âge de vingt ans avait déjà tout perdu ? Las de la mascarade humaine, il préfère cracher sur le drapeau, foutre son pied au cul de la Patrie, maudire ses médailles. Officiellement cette fois : devant Monsieur le maire qui s'est marié, en face de ces rendeurs d'hommages sans dommages, sous les ors de la République au regard oblique.

Ces regards, toujours... Déviés, gênés, crispés. Quatre-vingts ans que ça dure. Être obligé à vingt ans de manger seul sa soupe parce qu'on dégoûte les autres, faut le vivre ! Et baver dedans parce qu'on ne peut pas faire autrement, n'est-ce pas une misère ?

Ont-ils enfin osé regarder en face l'ancien des tranchées, le blasphémateur de la "14" déshonorant le Monument aux Morts le jour de ses cents ans ? Moins que jamais.

Après les tranchées, après une existence misérable, solitaire, honteuse passée sur Terre à voir des regards de côté, il fallait bien leur dire à eux qui rendent si facilement hommage ce que c'était que d'être, durant quatre-vingts années, dans la peau d'une maudite, d'une foutue, d'une satanée "Gueule Cassée".

5 - UN VERRE D'EAU A VERDUN

Certains étaient faits pour les délicatesses de salon, d'autres pour la mécanique, d'autres encore pour faire pousser des patates dans leurs champs. Tous se sont retrouvés pataugeant dans la boue, trébuchant sur des cadavres dans des odeurs de poudre et de charogne. Ils ont fêté leurs 26 ans, leurs 30 ans, leurs 40 ans dans des trous à rats. Mais ils réalisaient quand même qu'ils vivaient là une drôle d'époque... Moustache sous le nez et baïonnette au fusil, ils embrochaient du "Boche" du matin au soir. A Verdun c'était la sinistre spécialité.

Pour le reste de leurs jours, les patriotes emmagasinaient des images comme au cinématographe. A la place de la lune de miel, il y eut les tranchées. Au lieu du repas de noces, on avait prévu de la viande de boucherie. Jusqu'à satiété. Le festin fut indigeste mais mémorable. Certains en deviendront fous pour la vie, sans avoir la moindre égratignure extérieure.

Des naïfs avaient cru pouvoir bientôt se marier, avoir des enfants, faire pousser des patates. Des idéalistes pensaient avoir une vie normale, ne souhaitant que de se fondre dans la masse, mener une existence honnête et anonyme. Des optimistes prenaient la vie du bon côté, n'imaginant rien de pire que la pluie qui tombe, ne demandant rien d'autre que de couler des jours humbles et heureux. On leur a donné de la gueule cassée. Pour le restant de leurs jours, une grimace pour tout visage. A leur chair tendre et jeune, on a opposé l'acier des obus. C'était pour la France.

Quatre-vingts ans après, ils nous rebattent les oreilles avec leurs souvenirs de la "14". Ils ont aujourd'hui plus de cent ans, traînant leur gueule cassée depuis quatre fois vingt ans et radotent, intarissables sur les tranchées. La plupart se désolent d'avoir connu Verdun sous les obus. Il y en a quand même qui sont demeurés patriotes. Quelques-uns haïssent toujours les "Boches".

Une poignée d'irréductibles centenaires seraient même prêts à remettre ça : la guerre rend vraiment fou.

6 - UNE FOLIE D'AMOUR

La pucelle est laide de visage. Le soldat ne semble pas très regardant sur l'éclat de ses conquêtes : sous le soleil de juin toutes les filles ont de la poitrine et les robes légères sont des invites pour tout ce qui porte moustaches et baïonnette. Les fruits ont mûri à temps, le loup rôde, la laide Suzon est loin d'être gourde. Eugène, après l'horreur des tranchées a l'oeil indulgent pour tout ce qui ressemble à une femme. En permission depuis peu, se perdre dans la volupté, chercher la douceur féminine lui est un devoir, un acte de rébellion contre les obus, la terreur, la mitraille, là-bas...

Bientôt l'humble Suzon tombe dans les bras du poilu. Demain il sera peut-être mort. Après la boucherie des combats, le feu de la chair. L'étreinte est bestiale, profonde, belle et désespérée. Les amants se roulent dans la paille, ivres de vin blanc et d'amour. Les coeurs se révèlent, les corps exultent, les têtes tournent, on se fait des serments fous...

Les bruits de la guerre sont loin.

Le corps apaisé, Suzon se sent belle. Son soldat est son "premier". Eugène lisse ses moustaches en caressant le menton de la coquine, l'humeur mélancolique, le geste attentionné, l'air tendre et gaillard. Mais l'amour, le vrai, l'inattendu, le fou, l'aveugle, le déconcertant, a surpris la Suzon. Elle l'herbe sauvage, lui le soldat brisé. Demain déjà, il lui faudra retourner au combat. Que faire ?

Il n'y a rien à faire. Les tranchées ont déjà broyé l'âme d'Eugène. Sous ses jolies moustaches, c'est une épave. Demain il exposera son corps au fer et au feu "pour la France". Demain il sera mort, c'est décidé ! Cette étreinte était son dernier hommage rendu à la vie, sa dernière volonté avant d'en finir. Demain il se laissera ensevelir par la boue de Verdun en hurlant son désespoir. Eugène n'aime pas la guerre, n'aime pas le drapeau, n'aime pas cet enfer patriotique qui l'a déjà tué en dedans.

Ils se sont quittés sur un dernier baiser, elle l'herbe sauvage, lui le soldat brisé...

Quatre-vingts années se sont écoulées depuis. A presque cent ans la Suzon est encore plus laide qu'à vingt ans : grabataire, ridée, effrayante, complètement démente. Elle ne s'est jamais mariée. Dans l'hospice qu'elle hante depuis si longtemps, plus personne ne l'entend quand de sa bouche édentée elle murmure entre des sanglots de moribonde, le regard affligé, la main tremblante, la voix inaudible :

- "Eugène, il s'appelait Eugène et j'l'aimais c't'homme-là... L'tranchée l'a pris mon Eugêne... Il m'a aimée avant d'partir et moi j'l'aimais aussi, d'tout mon coeur... D'tout mon coeur mon Eugène..."

7 - UN POILU SANS FARD

Je m'appelle Eugène Bertrand, ancien de la "14".

Dans les tranchées, j'ai bouffé de la boue, avalé du jus de balle, bu des obus, dormi sur des matelas de morts, tous avariés, crevés, troués. J'ai embroché du Boche surtout. J'avais vingt ans. C'était pas des vacances. Fallait y aller quand même, c'était pour la France. La France... Un foutu pays qui rime avec souffrance. J'y suis allé dans les tranchées, vu qu'y avait une chose que je respectais plus que tout quand j'avais vingt ans : le canon qu'était sous ma tempe.

Je lui ai donné ma gueule de vingt piges à la France. Regardez-moi bien en face, regardez-moi droit devant parce qu'une tête de cochon pareille, j'ai plus de cent ans, une tête comme ça vous n'en reverrez plus. Pis c'est tant mieux. La France elle m'a bien cassé la gueule. La putain, la salope ! J'ai plus de cent ans, je peux bien le dire maintenant, hein ?

Vous les ordures décorées, vous les anonymes petits patriotes, vous les enfants de cette pourriture tricolore, vous les fils de cette crevure aux sillons abreuvés de fumure républicaine, regardez-la bien ma gueule de poilu, parce qu'elle vous dit bien MERDE.

Elle vous dit merde depuis plus de quatre-vingts ans, vingt-quatre heure sur vingt-quatre. Défigurée comme elle est, qu'est-ce que vous voulez qu'elle vous dise d'autre ma gueule de vieux poilu "radoteux" ? Ça fait plus de quatre-vingts ans que je fais la grimace, vous trouvez ça normal vous ?

En récompense elle m'a chié une médaille la France. Vous croyez que ça m'a rendu plus beau à voir ?

Regardez-moi en face vous les "empatrioteurs" de tranchées. Regardez-moi en face vous les statues verdies des squares, héros de bronze de la "14", regardez-moi bien en face vous les idoles de pierre qui portez armes avec élégance... Vous tous pour qui la plus belle de toutes les femmes se nomme "France" et qui n'est en vérité que la reine des putains, regardez-moi avant que je ne sois bientôt rendu dans la patrie des damnés de la République.

J'avais vingt ans, dans les tranchées vous avez brisé le ciel, brisé un visage, brisé une âme.

8 - UN ABRUTI FINI

Le père Eugène est un ancien combattant des tranchées de la "14". Quand il raconte ses souvenirs de guerre, il à la larme à l'oeil. A force de rire.

Il s'esclaffe en racontant ses anecdotes triviales de bidasses, inconscient des horreurs vécues dans la boue de Verdun. Il narre, joyeux, sa folle jeunesse sous les obus, le pinard des tranchées, le Boche qu'on tirait comme un lapin en faisant des paris avec les copains, intarissable sur ses coups pendables, se vante de ses succès en permission, prétend qu'il paradait fièrement au bras des filles, exagère ses faits d'armes, se souvient avec tendresse des chants paillards précédant les assauts, se remémore, hilare, les champs de bataille quand il fonçait sur l'ennemi, toujours rond...

Il avale sec sa gnôle le père Eugène, trinquant à ses souvenirs, l'air nostalgique :

- " Ha ! C'était quelque chose les tranchées mon gars ! Ça y allait. Pis ça pétait de tous les côtés ! Y sortait du Boche de partout. Ça mitraillait dur. On avait la trouille, mais que ce qu'on rigolait mon gars ! Fallait nous voir courir comme des lièvres... Ha ! Dans ce temps là j'avais des pattes pour la course, c'est pas comme maintenant. Tu penses bien, à cent-un an... C'est pus comme avant, hein ? Fallait le faire quand même, quand on y pense... Ha ! Ça y allait dans les tranchées ! "

Toute sa vie durant, et ce depuis bien avant qu'il soit envoyé dans les tranchées, le père Eugène a tiré sa substance vitale des mamelles de Bacchus. Habité par le dieu Gnôle du matin au soir, analphabète, inculte, ignare, le père Eugène passe cependant pour un héros sous prétexte qu'il a connu les tranchées. Pion de base imbibé en permanence de mauvais vin, Eugène aurait tout fait pendant sa jeunesse pourvu qu'on le lui ordonnât, pourvu qu'on le ravitaillât en pinard républicain : casser du Boche, envahir l'Espagne, coloniser les Nègres, conquérir le monde, pour lui aucune différence. Bien rigoler entre bidasses, voilà l'essentiel.

Il est jovial le père Eugène. Tout le monde l'aime bien.

Il faut quand même reconnaître qu'à cent-un an, cet ivrogne d'Eugène est un parfait, définitif, irréductible abruti.

9 - RECYCLAGE
 

85 ans après, les balles de Verdun n'en finissent pas de siffler au-dessus de nos têtes, et les générations à venir en garderont à jamais les stigmates. De la même manière que nous nous interrogeons sur les occupations de nos aïeux qui n'avaient ni Internet ni télévision, nous nous interrogeons sur les motivations funestes qui les ont poussés à aller patauger dans la boue des tranchées.

Après l'ère des taupes, voici qu'est arrivée, huit décennies après, l'ère des papillons. Les internautes préparent un terrain d'entente, changent les données futures, tout en contribuant au souvenir de nos ancêtres qui n'avaient pas Internet. Les joujoux de ces derniers se nommaient baïonnettes, obus, chars. A chaque époque ses "passions".

Aujourd'hui les tranchées servent à enterrer les câbles de fibres optiques qui nous relient les uns aux autres. En quelque sorte, l'épée est devenue charrue.

C'est le miracle quotidien du NET.

Textes de Raphaël Zacharie de Izarra - raphael.de-izarra(AROBASE)wanadoo.fr

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